This is a first for VSail.info as the website constantly strives to improve and reach a bigger audience. For the first time in our 7-year history we publish an article in a language other than English and this becomes the first step towards a fully multilingual website with the addition of the three most important, at least in the sport of sailing, European languages, French, Spanish and Italian.
For the time being the non-English content will appear together with the English one and will be limited to original articles. Once the three fully-functional websites have been implemented, each one will be carrying the same type of content VSail.info has been publishing in English, a mixture of exclusive and original articles and the reproduction of third-party press releases.
In this first interview we caught up with Bruno Peyron and talked about Energy Team, the America’s Cup and the recently-signed design agreement with Oracle Racing. The English translation will appear shortly. I would like to thank David Goulet for his invaluable help in transcribing the original French audio file.
Vsail.info: Bonjour Bruno. A propos de votre accord avec Oracle Racing. Qu’en est il?
Bruno Peyron: Tu connais la Coupe de l’America, je ne vais certainement pas, ni moi ni Oracle, te donner les détails de l’accord, mais ce qui est sure par rapport à ce qu’on a pu lire à droite et à gauche sur les blogs etc, bien entendu, il ne s’agit pas du “design pack” d’ACRM mais bien du pack d’Oracle.
Vsail.info: Pourquoi le design pack d’Oracle et pas celui d’ACRM?
Bruno Peyron: Tout simplement parce que depuis le début de l’opération, depuis 1 an, j’ai la conviction que la révolution culturelle est en cours, elle est intéressante, c’est pour ça qu’on y est – La révolution télévisuelle, communication est aussi en cours et impressionnante – mais que la révolution économique n’est pas encore là puisque les budgets sont encore déconnectés, ou en tout cas, étaient encore déconnectés de la réalité.
Donc mon obsession depuis le début de la campagne c’est d’essayer de réduire les coûts et de revenir à des coûts qui son plus réaliste sur le marché.
C’est passé par les premières négociations de séparation des AC45 et des AC72 l’année dernière et tout un tas d’autres choses depuis. Et ayant aussi la conviction par expérience que le timing est extrêmement court et que le budget est quand même difficile, j’ai essayé depuis le début d’anticiper au maximum, et on arrive à une conclusion depuis quelques mois que, dans le meilleur des cas, on pourrait réunir un budget qui nous permettrait simplement de faire une opération commando, ça veut dire concentrer tout nos moyens, qui sont beaucoup plus faible, que sur une seule partie, c’est a dire, entraînement maximum.
Dans tout les compartiments du jeu on a ce qui est sportif; la dessus personne ne doute de notre capacité à unir un groupe large au très haut niveau sportif; on le prouve de temps en temps avec peu de moyens et peu d’entraînements, mais, ce n’est pas fini l’histoire; Management technique, personne ne doute de la capacité du chantier, qu’on connaît depuis 20 ans, à réussir un contrôle qualité et un bateau de très très haut niveau; Management, ça ce n’est pas plus compliqué que The Race à la limite.
Et il ne te reste plus que 2 sujets: Le budget et le design. Et la seule manière je pense, d’un point de vu stratégique c’est de viser le meilleur design théorique possible. Et même si le design pack d’ACRM est forcément de très bonne qualité, il n’en demeure pas moins que personne ne peut douter que Oracle est l’équipe au monde qui a fait le plus de recherche depuis 6 ans. Donc voilà, c’est juste la logique que j’ai essayé de monter depuis maintenant un certain nombre de mois et jusqu’à parvenir à un accord.
Ça paraissait au début totalement utopique dans le monde de la Coupe de l’America, à ceci près que c’est exactement ce que j’ai fais il y a 15 ans pour The Race. J’ai pré-financé les dessins, le design, on a conçu les bateaux, on les a pré-construit, j’ai même été jusqu’à donner mon bateau à Grant (Dalton) et le 2ème à Loick (Peyron, son frère) et tu connais la suite, ils ont fait 1er, 2ème, 3ème. (Il y a eu 3 sister ship: Club Med; Innovation Explorer; Team Adventure. ndlr).
Je voulais aussi essayer de protéger l’intérêt général de l’événement en garantissant un niveau global de compétitivité des challengers.
Vsail.info: Donc tu penses que le design pack d’Oracle est théoriquement meilleur que celui d’ACRM?
Bruno Peyron: J’essaie d’éviter d’avoir du feeling dans ce raisonnement, j’essaie simplement d’être pragmatique et j’aurais adorer travailler avec nos amis de VPLP – ce qui ne veut pas dire qu’on ne pourra pas travailler ensemble plus tard sur le développement, ça dépend de ce qui va se passer sur le pack ACRM, mais c’est un autre sujet – Mais tu ne peux pas raisonnablement penser qu’il y a une autre équipe qui a fait plus de travail que Oracle aujourd’hui.
Vsail.info: Alors je suppose que vous avez déjà le design pack d’Oracle. Vous avez quelqu’un qui travail sur ça déjà, pour faire des études, voire des améliorations etc…?
Bruno Peyron: Non. On a notre équipe de design qu’on n’a pas pu faire travailler à fond depuis le début puisqu’on n’avait pas les moyens de le faire, mais ils ont un certains nombre d’idées. Mais je ne veux pas qu’on disperse notre énergie, nos faibles moyens, parce que pendant ce temps là il y a une armée qui bosse chez Oracle. Ça serait une erreur stratégique d’essayer d’avoir le beurre et l’argent du beurre, et, d’un autre coté se dire qu’on est plus malin que tout le monde et qu’avec 10 fois moins de moyen on va faire la révolution et qu’on va réinventer le fil à couper le beurre. Et à mon avis c’est vraiment la limite de la logique stratégique dans laquelle il ne faut pas tomber.
Donc on a des gens qui sont extrêmement compétent qui sont prêt a faire de la customisation, plus sur notre manière de naviguer qui est peut etre parfois différente de celle des anglo-saxons. Mais je ne vois pas en quoi on pourrait prétendre en si peu de temps et avec si peu de moyens, apporter des révolutions que l’armé d’Oracle n’aura pas trouvée. On pourra peut être le faire la prochaine fois, ce que j’espère si on a les moyens et le temps, ce que l’on a pas eu cette fois ci, mais là j’ai envie d’être extrêmement pragmatique encore une fois, efficace, extrêmement focus et de dire, si on trouve les moyens, on les mets en totalité sur: entraînement, entraînement, entraînement.
Et tu sais bien d’ailleurs que cette Coupe de l’America va être différente des autres, le petit différentiel de vitesse sera probablement moins préjudiciable que par le passé sur les monocoques, et que le boat feeling ça va être quelque chose par 30 nœuds de vent dans la baie de San Francisco.
Donc déjà on a un peu d’avantage sur la connaissance de ce type de puissance sur cette taille de bateau depuis une trentaine d’années, mais les autres on le talent et les moyens qui font qu’ils nous rattrapent forcément – on le voit déjà en AC45 – mais il n’empêche que si on imagine qu’on a le même bateau qu’Oracle, qu’ils ne se sont pas planté – ce que je suppose, je ne suis pas tellement inquiet – l’équipe je n’ai aucun doute, 3 mois d’entraînement ce n’est pas beaucoup, mais 3 mois intensif ce n’est pas négligeable. Avril, mai, juin, à fond et pas à La Baule, pas en Bretagne ni à Valence mais dans la baie de San Francisco, à mon avis ça a du sens.

Energy Team training in Naples. Photo copyright Gilles Martin-Raget / America's Cup
Vsail.info: Est-ce que tu as donné ce design pack à Multiplast pour qu’ils commencent à y réfléchir ou à donner leurs opinions ou leurs avis?
Bruno Peyron: Non, on ne souhaite pas avoir accès au design pack avant d’avoir enclenché la totalité du programme, pour des raisons qui sont assez facile à comprendre, d’abord pour des raisons de confidentialité qui sont évidentes vis à vis d’Oracle. On peut très bien comprendre même sans rentrer dans le détail de l’agreement – parce qu’on ne le fera pas, ni Oracle, ni nous – mais simplement pour des raisons de bon sens qu’on ne peut pas se permettre que cette confidentialité soit mis en risque si on ne démarre pas effectivement le programme. C’est vraiment un step by step, l’agreement existe, mais forcément il est soumis à un certains nombre de bon sens.
Vsail.info: Est ce qu’il est vrai que vous avez eu le design pack gratuitement?
Bruno Peyron: Sur les questions d’accord commercial il est bien évident que ni Oracle ni nous ne communiquerons sur la transaction commerciale qu’il y a entre nous. Tu m’excusera mais je ne peux pas répondre à cette question.
Vsail.info: Oui tout à fait. On comprend bien que la clé de cette accord c’est si vous avez les ressources. Donc, où en êtes vous au niveau du sponsoring?
Bruno Peyron: Tout le monde aura compris que mon boulot depuis le début c’est, step by step, d’empiler des briques et de les mettre dans le bon sens. C’est d’abord la décision d’aller sur le circuit AC45 en prenant un certain nombre de risque financier etc… Mais ça, ça nous regarde, personne nous a forcé à le faire; essayer d’atteindre le meilleur niveau le plus rapidement possible avec notre décalage de moyens et d’entraînement. Manifestement c’est arrivé un peu plus vite que prévu, en tout cas à San Diego (notamment final du match race. ndlr). Ça c’était la 1ère étape, maintenant tout est à refaire bien entendu, parce que comme on ne s’est pas entraîné cette hiver… C’est pour ça que la journée d’aujourd’hui (11 avril) était bien, dans des conditions difficiles, les garçons étaient super calme, c’est ce qu’il fallait, ils en ont sous le pied, mais la priorité….. le bateau n’est pas assuré…… Voilà, tu vois. On est dans une configuration un petit peu spéciale et, c’est très bien.
La 2ème etape forcément c’était d’essayer de sécuriser le financement minimum de cette 1ère phase jusqu’à San Francisco 2013, c’est à dire les 2 saisons d’ACWS, ce qu’on est en train de finaliser avec Corum et les autres partenaires qui nous rejoignent et forcément pendant tout ce laps de temps, depuis le début, je travail aussi au plan “A”, c’est à dire, à savoir comment on peut quand même être présent en AC72 et au plus haut niveau possible. C’est ce qu’on vient d’évoquer depuis tout à l’heure. Donc cette 1ère phase est quasi sécurisée.
Et la 2ème phase, ce n’est encore que du bon sens mais ce n’est pas une espèce de mythologie autour de la Coupe, c’est juste que je considère que c’est trop cher – je ne suis pas le seul à le penser – Grant (Dalton) pense la même chose, et puis même Russel (Couts) d’ailleurs aujourd’hui. On va essayer tous ensemble de modifier le business model qui doit changer pour le futur.
- Je fait un petite parenthèse, mais tu vas la comprendre. Il ne faut absolument pas, je pense, essayer de faire le choix du plus joli bateau spectaculaire sous le Golden Gate et de se dire après “combien ça coûte?”. C’est pas ça qu’il faut faire, c’est de se dire, “c’est quoi le budget aujourd’hui, accessible par les meilleurs équipes du monde sur le marché, par rapport au benchmark (point de référence. ndlr) qu’on connaît et éviter les benchmark avec la formule 1 et le football qui n’ont absolument aucun sens, et, une fois qu’on a définit ce budget cible – qui est plus aux alentours de 10 millions € maximum annuel, et certainement pas 20 ou 25 – de là doit découler le choix du bateau, du format, etc… Voilà.
Et pour moi, la révolution du business model est essentiel pour l’avenir de la Coupe de l’America et c’est la raison pour laquelle je me bat depuis 1 an pour essayer de se rapprocher de ce futur business model. -
Et au niveau des sponsors, c’est aussi cet accord avec Oracle, avec la logique de l’opération commando qu’on a expliqué tout à l’heure, c’est aussi une réponse à leurs positions. Je discute avec des grands groupes internationaux depuis maintenant 1an ~ 1an et demi, et puis j’ai un petit peu l’habitude de ce genre de chose depuis une trentaine d’année, je sais le timing qu’il faut à des comités exécutifs pour analyser, pour prendre des décisions ou les reculer, les repousser, c’est quelque chose de sérieux. Je veux apporter une réponse de faisabilité aux alentours du budget cible dont je te parle. C’est à dire aujourd’hui, est ce que pour 15 ou 16 millions€, sur le temps qu’il nous reste d’un exercice et demi avant la finale, on peut faire quelque chose avec un R.O.I. (retour sur investissement) extrêmement performant, ou pas.
Pour répondre à ta question, il me reste à peu près, 2 ou 3 grands partenaires de dimension mondiale avec lesquels on continue de discuter sur cette logique là, et ils ont 2 mois et demi; on a 2 mois et demi pour finaliser. On y arrivera, ou on y arrivera pas; je n’ai pas la réponse.
Vsail.info: Tu n’as pas la réponse?
Bruno Peyron: Non, si je l’avais je l’aurais annoncé.
Vsail.info: Est-ce que tu es optimiste ou pessimiste quand tu parles avec ces PDG, ces grands groupes internationaux?
Bruno Peyron: Je ne sais pas comment répondre à cette question… J’ai envie de te dire… je suis optimiste sur le moyen et le long terme, et sur le court terme je suis à 50/50; pour des raisons faciles à comprendre. C’est extrêmement rapide comme timing: On s’attendait à 2014, c’est 2013. C’est extrêmement serré. Déjà c’est difficile, en plus c’est serré, en plus c’est une révolution – et je suis bien placé pour savoir que les révolutions ça met un petit peu de temps et on a eu la chance de la réussir avec The Race, mais ce n’est pas toujours facile – Il faut du temps pour que les gens comprennent qu’il se passe quelque chose; il faut partager une vision.
La plupart des groupes avec lesquels je discute, en tout cas, pour lesquels il y a une option d’aller sur le territoire “Voile” – parce qu’il y en a d’autres qui sont engagés dans d’autres sports, et tu ne peux pas non plus leur offrir un changement de stratégie de communication comme ça, du jour au lendemain – ils valident la pertinence du territoire; Il y a 3 questions en fait.
- Question 1 c’est: Pertinence du territoire “Voile professionnelle de très haut niveau” par rapport à la marque. Il y a du sens ou il n’y a pas de sens; à court, moyen ou long terme: La réponse est oui.
- 2ème question: Si on valide la pertinence du territoire “Voile”, est ce que nous, ce qu’on représente, Loïck, moi, le groupe, notre expérience depuis plusieurs années; La réponse est oui, il n’y a pas de débat. Ils ont confiance en nous pour le management de ce genre de projet ambitieux un petit peu compliqué.
- Et 3ème question: Dans le territoire “Voile” et avec nous, est ce que c’est bien la Coupe de l’America qu’il faut faire maintenant ou pas. Et là, la réponse est plus compliquée.
Il y a plein de points positifs, mais il y a d’autres points qui ne sont pas encore fini d’être transformés. Une des raison pour laquelle je ne m’étais par encore intéressé à la Coupe de l’America ce n’était pas forcément parce que ce n’était pas en multicoque – ça c’est affaire de goût, ce n’est pas objectif – mais c’est plus une question économique, parce que les budgets nécessaires ont toujours été déconnectés de la réalité, c’est une niche marketing extrêmement étroite, avec une association d’image qui n’est pas toujours compatible avec ce qui se passe aujourd’hui dans l’environnement économique.

Following the withdrawal of Aleph, Energy Team is the sole America's Cup challenger from France. Photo copyright Gilles Martin-Raget / America's Cup
Vsail.info: En effet, mais il n’est écrit nul part que la Coupe doit être bon marché. La Coupe a toujours été chère et c’était toujours des milliardaires.
Bruno Peyron: Absolument, je ne dis pas que c’est bien ou pas bien, je dis qu’il faut être cohérent avec son raisonnement. Soit on veut que la Coupe devienne un produit commercial cohérent, commercialement accessible, et dans ce cas là, il faut aller plus loin dans la révolution du business model; Soit on accepte que ce n’est qu’un sport de riche, comme ça l’a toujours été depuis 150 ans, – d’ailleurs ce n’est même pas une niche marketing, c’est une niche, tout simplement, d’image – et dans ce cas là, on ne peut pas tenir le double discours. C’est ça que je veux dire. Et une des raisons pour laquelle, quand j’ai eu des doutes encore l’année dernière, j’étais même à déconseiller à des partenaires d’y aller, parce que, je n’avais pas encore la conviction de la sincérité de l’objectif; maintenant je l’ai. C’est sur que c’est l’objectif.
Qu’il y ai eu des erreurs de commises, même Russel (Coutts) le dit. Quand quelqu’un admet ses erreurs – l’erreur elle est humaine – mais j’ai un profond respect pour les gens qui admettent leurs erreurs. Moi j’en ai fait, j’en ferais demain, tout le monde en a fait.
La sincérité de la démarche elle existe. Si Oracle n’avait simplement voulu que conserver la Coupe, est ce que tu crois qu’ils se seraient emmerdés à faire un circuit AC45, des bateaux, des réflexions comme ça sur les AC72? Ils auraient simplement gardés la règle avec des trimarans de… 150 pieds et puis c’était fini! Donc c’est bien qu’ils cherchent, et ils ne sont pas les seuls, à ce que ça devienne quelque chose de différent en gardant l’ADN de la Coupe, tout ce qui est positif dans la Coupe et dans l’histoire de la Coupe, il n’est pas question que ça devienne bon marché, bas de gamme. Tu peux très bien faire quelque chose d’extrêmement haut de gamme, tout en étant un petit peu plus ouvert au niveau marketing sur les marques qui peuvent être attirées par le produit. Et c’est ce qui est en train de se faire mais ça va prendre un petit peu de temps.
Vsail.info: Oui parce que pour le moment, les seuls inscrits pour la Coupe en AC72 c’est 3 milliardaires (Oracle, Artemis et Luna Rossa) et un ensemble de riches, avec le support d’un gouvernement et des sponsors (Emirates Team New Zealand).
Bruno Peyron: C’est très intéressent ce que tu dis parce que ça rejoint ce que je disais tout à l’heure sur le budget cible du nouveau business model. Le seul montage qu’on pourrait appeler d’économie mixte, c’est Team New Zealand. Et bien c’est à peu près: 1/3 privé, 1/3 gouvernement, et 1/3 sponsors. Comme par hasard, le 1/3 sponsors, c’est exactement le budget cible dont je te parle.
Vsail.info: Donc à ton avis, on ne pourra jamais avoir… disons un Team Groupama tel qu’il existe dans la Volvo Ocean Race, dans la Coupe de l’America?
Bruno Peyron: On peut. Mais il y en aura un. Tu auras un 4ème… ou un 5ème peut être. Par rapport à deux, trois ou quatre milliardaire et un ou deux…… De toute façon la Volvo c’est trop cher aussi, ça n’a pas de sens de toute façon. Bon ça c’est autre chose…
Mais oui mais à un moment donné il faut se réveiller. On est dans un contexte économique… Ce n’est pas la peine de se mettre, comme des autruches, la tête dans le sable. Il faut regarder les news économiques tout les jours. C’est gentil d’être passionné de voile, c’est un sport, la vrai fausse comparaison avec les sports surfinancés comme le football, effectivement un budget de la Coupe de l’America a 15 millions€/an ce n’est même pas 10% des 4 grands clubs de foot français. OK. Mais c’est un faux débat tant que tu n’as pas réussi à construire un équilibre économique. En communication hors média, il faut que le retour sur investissement soit supérieur à 3; 4; 5; 6. C’est ce qu’on réussi à faire en France depuis une vingtaine d’années avec nos opérations. Sinon pourquoi tu veux qu’un directeur de marketing ou de communication s’emmerde à réfléchir à quelque chose qui est intellectuellement forcément plus intéressent, je suis d’accord, probablement plus performant quand c’est bien fait – c’est souvent le cas – plutôt que de négocier de l’achat d’espace et puis voilà.
Donc l’équilibre économique, il est essentiel. Si on perd de vu, 1: la réalité économique qui nous entoure et 2: l’équilibre économique du retour sur investissement, dans ce cas là, ça veut dire que l’on a toujours le double discours et qu’on est pas prêt à assumer la révolution économique. Et il faut le faire. Ça n’empêchera pas des privés de s’intéresser et d’aider des équipes, ce qui est très bien, mais il faut aller un petit peu plus loin. Et je pense que c’est ce qu’Oracle essaye de faire. On est pas au courant de tout de manière publique mais je peux te dire qu’il y a des initiatives, ou en tout cas des modes de réflexions qui étaient tout à fait surprenante, dans lequel on a eu des discussions ou c’était les équipes les plus riches du monde, qui essayaient de chercher des solutions pour essayer d’aider les équipes les moins riches. Cela veut dire que la sincérité dont je te parlais tout à l’heure, et dont j’avais des doutes il y a 1an, je n’ai aujourd’hui plus de doutes sur cette sincerité. Maintenant les seuls doutes qu’il me reste, c’est le timing.
Vsail.info: Comme Loïck (Peyron) a battu le record du Trophée Jules Verne, on pourrait penser que ta boite mail est pleine de propositions. Est-ce que c’est vrai ou non?
Bruno Peyron: Non, mais on a déjà répondu à ça, tu sais, je l’ai gagné 3 fois le Jules Verne, et Loïck et moi on a gagné un certain nombre de chose depuis une trentaine d’années… On ne nous a jamais appelés. Ça se construit les projets. C’est étonnant mais c’est comme ça. A San Diego on m’a dit la même chose….
Vsail.info: Oui mais là, battre le record du monde, il y a une visibilité beaucoup plus grande qu’une bonne performance à San Diego.
Bruno Peyron: Oui mais la complémentarité des 2 fait qu’on a d’un seul coup, avec en plus notre passé, nos Jules Verne, les Transat, tout ce qu’on a gagné Loïck et moi et nos équipes depuis une trentaine d’années, on nous considérait comme spécialiste de la course au large sur des engins à plusieurs pattes. Tu es bien placé pour savoir l’opinion qu’avait le monde Anglo-Saxon pour la spécialité Française.
Vsail.info: Tout à fait oui,
Bruno Peyron: Nous, ça ne nous a jamais empêché de dormir, sauf qu’à San Diego, avec très peu de moyens et très peu d’entraînement, avec le carton qu’on a fait on est venu me voir dans le paddock juste après en me disant: “ça y est, maintenant c’est bon, vous allez y arriver, tout le monde va vous appeler.” (rires) je leur ai dis, “attendez, pas du tout.” Et je vais t’expliquer pourquoi.
Les partenaires avec lesquelles on discute depuis longtemps, un an et demi – il y a en a qu’on connaît depuis 5ans ou 10ans – n’ont jamais remis en cause notre capacité à mener à bien un projet de cette nature. Sans prétention, aucune. Donc le fait que l’on apporte de temps en temps des démonstrations qui les conforte dans leurs convictions, ça ne change rien. Leur décision ne dépend pas de ça, sinon il y a longtemps qu’on aurait arrêté de discuter, tu comprends. La décision dépend du timing, est ce que c’est court, moyen, long terme, est ce que c’est bien ça qu’il nous faut maintenant. Voilà voilà…
Vsail.info: Et la Banque Populaire n’est pas intéressée?
Bruno Peyron: Ils sont tous intéressés. Après c’est une question de comment, combien, pourquoi, cohérence, priorité. Si je me met à leur place, ils avaient une priorité cette hiver, c’était le Jules Verne évidemment après les 4ans difficiles qu’ils ont vécut pour l’obtenir. Ils ont une autre priorité maintenant c’est le Vendée Globe (avec Armel Le Cléac’h. ndlr), ce que je comprends tout à fait. Je serai à leur place, je ne me disperserais pas, en tout cas sur le court terme, et sur le moyen terme c’est autre chose.
C’est pour ça que je disais tout à l’heure, il y a court, moyen, long terme. Et moi ma responsabilité aussi depuis le début, c’est d’essayer de construire quelque chose de cohérent, de structuré, sur le long terme. On a jamais eu la prétention de gagner la Coupe de l’America sur une 1ère édition, surtout avec un déficit de budget qu’on connaît. Il faut être un petit peu réaliste.
Ça n’a jamais existé en 150 ans, sauf quand notre ami Ernesto (Bertarelli) a racheté la Nouvelle Zélande, donc voilà… (sourire).
Vsail.info: Donc si tu rachètes Oracle, tu auras des chances (rires)
Bruno Peyron: (rires) oui mais j’ai pas les moyens, excuse moi (rires). Donc, voilà. Quoi qu’il arrive, j’essai toujours de protéger un plan “B” si on n’arrive pas à démarrer l’AC72 dans les conditions minimum qu’on comprend bien; il n’est pas question d’aller à San Francisco juste pour faire les beaux et boire des coupes de champagne, ça n’a jamais été notre objectif. Notre objectif c’est de construire sur le long terme et d’être dans la capacité de la gagner demain.
Dans ce cas là c’est le plan “B”: un 2ème AC45 probablement, muscler l’équipe, et se trouver dans la position d’être dans les équipes leader mondiale qui est prête à sauter le pas, dès qu’on a les moyens. Et c’est encore une forme de cohérence.
Vsail.info: Donc si vous ne trouvez pas les 15 ou 16 millions pour l’AC72, ça sera une base, un tremplin pour la 35ème Coupe?
Bruno Peyron: Oui, comme je t’ai dis, je dois protéger le long terme, ça va vachement loin dans le raisonnement parce que quand je te parle de retour sur investissement j’ai la responsabilité de ne pas trahir un partenaire, en l’emmenant dans un chemin dans lequel je ne peux pas protéger son R.O.I., à la hauteur ou on estime qu’il est performant et pertinent.
Imagine que par un miracle, je signe un budget de x, et qu’on y aille; et que le R.O.I.(Return On Investment) soit de, mettons 1,5. Au lieu des 4; 5; 6; parfois 8; 800% qu’on arrive à faire dans les opérations ici en France. Qu’est ce que tu veux qu’il se passe: Fin de l’opération AC34, ils nous disent “super, impeccable, B to B, on a fait ce qu’il fallait, RP, etc… Merci, on arrête.” Est ce que j’ai protégé le long terme? Non, j’ai fais exactement l’inverse, tu es d’accord. Voilà.
Donc mon souci c’est de trouver le bon équilibre entre l’objectif court terme et la protection du long terme, et ce n’est pas simple. C’est pour ça que je veux y aller prudemment.
Vsail.info: Est-ce que le retrait d’Aleph vous facilite les choses?
Bruno Peyron: Bon, on ne va pas refaire l’histoire. Il s’est passé des choses assez peu élégantes. On a été les seuls et les premiers à essayer de proposer aux autres de réfléchir ensemble et de proposer quelque chose ensembles. Ça ne s’est pas fait pour diverses raisons, bonnes et mauvaises, plutôt mauvaises que bonnes. On a décidé de ne pas polémiquer la dessus depuis 1an. Tu n’as pas vu grand chose dans la presse, mais ceux qui s’y intéressent savent ce qui c’est passé et je ne suis pas du tout mécontent qu’ils ne soient plus là; Parce qu’ils avaient une manière très très peu élégante d’aborder la chose. Je ne te parle même pas de la caricature de la Fédération Française de Voile. Le fait d’avoir été capable d’organiser une division stérile et stupide alors que ce rôle eût été justement de rassembler; c’est déjà magnifique. D’un point de vu juridique, c’était même répréhensible à tout les niveaux, parce que le terme “équipe de France” n’a absolument jamais eu le droit d’exister dans la Coupe de l’America, tu fais un consultation juridique et tu as la réponse en 24 heures.
Mais voilà, je ne veux même plus parler de ça, c’est risible. Pour moi c’est un non-sujet et c’est du passé. Donc voilà.
Vsail.info: Et au niveau des sponsors, il y n’a plus qu’une équipe française qui occupe l’espace, et il y a une semaine, il y en avait deux.
Bruno Peyron: Oui tu as raison, mais c’est un peu tard. Ils ont organisés ce qu’on peut appeler une concurrence déloyale d’un point de vue juridique. Ça a été préjudiciable probablement pendant quelques mois, et je ne sais pas dans quelle mesure, car ça apportait une sorte de confusion, c’est sur. Assez vite, ça s’est clarifié, mais c’est sur que, que ce soit leur comportement – je ne parle pas des navigants – et le comportement même des autres “virtuels”, qui n’ont jamais existé en fait….
Vsail.info: Oui je vois, un certain franco-allemand.
Bruno Peyron: Oui et puis son camarade, et mon camarade qui est à Tahiti, qui faisait de grandes déclarations, qu’il était affligé par la qualité des manœuvres des américains dans la Coupe de l’America. Qu’ils allaient leurs apprendre comment manœuvrer, parce qu’ils étaient passés sous le Golden Gate il y a 35 ans. Voilà… Donc c’est face à ça qu’on a été confronté un peu en France. mais comme tu le comprends on a décidé de ne pas répliquer à ça. Donc j’ai envie de te dire, oui, le terrain est plus clair, mais c’est un petit peu tard; mais ce n’est pas grave. Ça s’est fait naturellement, et à la limite, je préfère que cela ce soit fait comme ça plutôt que de manière juridique parce que c’est plus élégant et c’est sur que si, AC72 ou même “plan B” AC45, il y a une partie de très très bon éléments – qui ont été juste “shangaïé” pour San Diego sur Aleph – avec laquelle on discute et ont une seule envie, c’est de nous rejoindre.
Vsail.info: Tu évoquais deux ou trois partenaires potentiels internationaux. Est-ce qu’ils sont français ou est-ce qu’il y a des français parmi eux?
Bruno Peyron: Il y a deux français et deux qui ne le sont pas.
Vsail.info: A très court terme maintenant. Après le premier jour, vous êtes sur le podium, quel est l’objectif et le but que vous avez a Naples?
Bruno Peyron: Il est très simple. Depuis le début on ne se bat pas pour un classement général de l’année, de toute façon les formats de course sont illisibles (rires) ils n’ont pas beaucoup d’intérêts aujourd’hui. C’est un petit peu mieux maintenant (à Naples) parce qu’on s’est battu pour que toutes les manches comptes et que ce soit un peu plus compréhensible par tout le monde. On se rapproche.
L’objectif n’est pas du tout de faire un coup d’éclat mais c’est de construire. Et tu vois bien même, depuis Cascaïs on assume le fait qu’on construit pour le long terme. D’abord il faut découvrir les bateaux, découvrir des jeux de voiles – qui ne sont malheureusement même pas One-Design (monotype. ndlr) d’ailleurs, ça ne nous gène pas trop parce qu’on a pas trop de budget mais on a quelques idées sur les voiles, on a commencé à refaire la moité du jeu de voiles à Plymouth, dans certaines conditions ça marchait bien, dans d’autres, on n’avait pas encore les moyens de faire les voiles. On les a faite pratiquement toutes à San Diego, sauf le Code 0 – pourri – qu’on a racheté au NeoZed (rires!), c’est celui qu’on avait le dimanche. Je ne sais même pas par quel miracle on a fait 3ème (rires). Il était trop plat, il y avait des slices. Alors qu’on était les plus rapide en VMG de toute la semaine avec notre vrai Genaker. Mais on n’a pas les moyens, on progresse, on ne va pas se plaindre et pleurer tout les jours parce qu’il nous manque des voiles. Ca y est maintenant, on commence à les avoir toutes.
On se met d’autres handicape parce qu’on arrête pas de faire du turn-over dans les équipes comme tu l’as vu. On essaie de tester des configurations dans la perspective du long terme et pas simplement du court terme. On met Yann (Guichard) après Loïck, et après d’autres. On a testé avec Peter (Greenhalgh), maintenant c’est tout français, je pense que c’est mieux.
Vsail.info: Pourquoi c’est mieux? C’est une question de communication?
Bruno Peyron: Oui, pour la communication. Mais on l’a dit avec Loïck, Peter est un type absolument délicieux, très compétent et on l’adore. Il a promis d’apprendre le français, mais pour l’instant il n’est pas encore….. (rires) Et c’est vrai que c’est difficile d’avoir toute une équipe qui à 99% parle français et est obligée de parler anglais parce qu’il n’y en a qu’un seul, tu vois. Et c’est vrai que ça va tellement vite, qu’on gagne des demi secondes dans les réactions, dans les réglages et, c’est logique encore une fois. Mais Peter le prend très bien, il comprend tout a fait.
Donc l’objectif est toujours le même, il est de progresser, d’être au niveau. Pour l’instant (mercredi 11 avril) il y en a deux qui sont devant nous – même si on était sur le podium – et se sont les deux plus grandes équipes du monde. On est très fier d’être à coté d’eux, mais l’objectif ce n’est pas d’être à coté d’eux, c’est de passer devant. Donc comme on a un peu moins de moyens, moins de temps, il faut être modeste, humble et prendre son temps.
Vsail.info: Très bien, donc je vois que les mots clés pour toi sont: Long terme; construire pour le long terme.
Bruno Peyron: Voilà, les mots clés sont: Long terme et cohérence. On est pas là pour faire un coup d’éclat. Tu vois, on a passé l’age de….. Tu sais l’âge qu’on a, on a un peu de bouteille, un peu d’heures de vol, et j’ai la prétention de bien connaître ce type d’opération, de montage compliqué, difficile, et j’ai même envie de te dire, une forme de sérénité parce que je crois qu’on a certainement fait des erreurs, et on va certainement en refaire d’autres.
Mais que la forme de cohérence dont je te parle depuis tout à l’heure, qu’on a mis en place depuis le début, elle porte ses fruits d’une part, je pense qu’elle est comprise de l’exterieur, même si on ne communique pas tout le temps pour ne rien dire, et tant mieux – je n’ai pas envie de le faire. Et quelque soit l’issu, cette cohérence doit permettre de continuer à construire le long terme. Voilà. J’ai essayé de te répondre avec sincérité.
Vsail.info: Et je n’ai aucun doute sur ta sincérité. Je te remercie.
Bruno Peyron: Ok Pierre, je t’en prie. Salut!